Etrange week-end que celui qui vint de finir. En effet, ne pouvant me
permettre de quitter Ouaga pour la deuxième fois consécutive mais voulant quand même marquer une nette différence avec la vie quotidienne d'une semaine travailleuse (ou pas), j'ai pris mes cliques et mes claques, et suis allée squatter chez Wachila, une amie qui habite au coeur de la banlieue de la capitale, un
secteur appelé Tampuy.
En fait, sans tous les problèmes qui ont marqué ma recherche de toit,
c'est là que j'aurais dû habiter : Wachila habite la porte à côté du premier appartement pour lequel j'avais donné mon accord (et payé le propriétaire -
qui m'a remboursée ensuite). De ce jour où nous nous sommes rencontrées en qualité de futures voisines, nous avons gardé des contacts réguliers, et nous rendons souvent
mutuellement visite. C'est cependant la première fois que je passe là-bas un weekend entier.
Rien de spécial à raconter sur le samedi, un samedi après-midi pépère
entre connaissances récentes comme il s'en déroule des millions à travers le monde. Mais le dimanche, où ma présence n'était déjà plus un évènement mais un fait considéré comme acquis ou normal
fut nettement plus porteur d'enseignements.
6h30. Auun réveil ne sonne, pourtant, dans tous les appartements de la cour, les
femmes se lèvent, et s'attèlent au ménage : balayage, serpillère, vaisselle. Il en est ainsi tous les matins. Elles se croisent dans la cour, se saluent, s'entraident, mais ne perdent pas de
temps en blablas : d'abord les travaux, on se reposera après.
Le bâtiment est neuf, et il souffre de quelques imperfections qui me font me
réjouir de n'avoir finalement pas pu loger là, la plus grosse étant que l'eau courant n'a toujours pas été installée par le bailleur (ce qui était
pourtant promis pour le jour de ma supposée installation, il y a 35 jours !). Il faut donc héler les porteurs d'eau qui passent à la fraîche, et leur demander assez de bidons
pour quelques jours, 40 litres, 60 litres...
Ce n'est qu'après toutes ces tâches que la journée commencera vraiment pour
toutes ces femmes.
Pour Wachila, jeune chanteuse de 26 ans, le fait que ce soit dimanche ne change
pas grand-chose, si ce n'est qu'elle n'aura pas à se rendre au studio où elle enregistre actuellement un disque. Mais elle ne peut pas se permettre de laisser sa voix se reposer : il lui faut
travailler.
Nous nous rendons donc ensemble chez ses amis musiciens, qui attrapent koras et
calbasses pour l'accompagner. Après avoir répété les chansons actuellement en cours d'enregistrement, ils se mettent au travail de création. Objectif de la séance : trouver le couplet manquant
pour terminer une chanson. C'est en diola, donc je ne comprends pas grand-chose à ce qui se passe. Les rythmes et la voix de Wachila me plaisent néanmoins, et je sais qu'ils parlent d'amour,
d'amitié, mais aussi des réalités du quotidien, du manque de travail, etc...
Après la séance de travail, retour à la maison pour le déjeuner, puis vient
l'heure des séries, ces acros-saintes séries interminables, d'origine mexicaine, argentine, indienne ou encore ivoirienne, dont toute femme ouagalaise connaît les moindres détails. Dans toutes,
il y a toujours la femme fourbe et soupçoneuse qui manipule tout le monde mais finit par être à son tour (au 1 968ème épisode)
manipulée et trompée par les "gentils", il y a des enfants victimes des machinations des adultes, des recettes classiques quoi.
La télé est allumée depuis quelques minutes à peine, quand de petits coups
timides se font entendre à la porte. Un enfant avance la tête, me lance un regard interloqué, paralysé sur le seuil, avant de s'enhardir et d'entrer s'asseoir devant l'écran, bientôt suivi par un
deuxième, puis un troisième, puis une demi-douzaine qui ont tus le même comportement surpris en me voyant. Wachila est la seule à posséder un poste de télévision dans la cour, ce qui explique
cette soudaine affluence : tous veulent savoir si la méchante Soraya va finir par se faire prendre et si l'épouse Vahidéhi va finir par arriver à divorcer de son mari volage, malgré l'opposition
du beau-père très à-cheval sur ses prérogatives de chef de famille.
Les séries télé, c'est bien gentil, mais au bout de deux heures, ça
use, et je m'éclipse discrètement.
Je retrouve Wachila le soir, dans un bar-restaurant, où ses amis
musiciens, dont j'ai fait la connaisance le jour même, se produisent pour la dernière fois avant plusieurs semaines.
Le chanteur m'aperçoit, et signale au micro qu'il me dédicace la
chanson suivante. A ma grande surprise, c'est une improvisation, en français, qui parle vraiment de moi !!! Je ne saurai plus en citer exactement les paroles, mais en gros, ça parle des raisons
de ma venue en Afrique, de mon parcours professionnel passé et futur sur le continent, de mon choix porté sur de petits journaux d'opposition aux conditions de travail précaires plutôt que dans
des journaux plus classiques et mieux payés, bref, de beaucoup de sujets évoqués le matin même... A la fois flatteur et gênant, heureusement encore que je ne m'étais pas montrée trop bavarde !
Cela dit, qui peut se vanter d'avoir entendu une chanson sur lui devant un public d'une quarantaie de personnes ?